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Nos auteurs  à découvrir à travers leurs chroniques et nouvelles.


Jean Christophe Mojard. Auteur, animateur d’ateliers d’écriture et chroniqueur.

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Top départ pour « 20 minutes pour une micro nouvelle ». Un exercice que je propose en atelier.

La pipe

Le soir d’été apporte un peu de fraîcheur après une longue journée à lutter contre les degrés éprouvants d’un soleil d’août. Sylvain, le corps humide au sortir d’une douche glacée s’approche de la table en teck où l’attend patiemment une Churchwarden. Délicatement posée sur son support d’ébène, la pipe l’invite à l’ultime plaisir de bouffées tardives au chant des cigales qui ne cessent leur cymbalisation. À côté d’elle une allumette suscite l’envie plus que tout autre moyen d’allumage. Sylvain ne peut y résister plus longtemps. Il ouvre la tabatière d’où se dégage immédiatement le parfum sucré de l’alsbo vanilla. Lentement, méthodiquement il bourre le foyer de sa longue pipe et tasse délicatement le tabac. Sa respiration s’est accélérée sans qu’il ne s’en rende compte. Il salive du plaisir à venir. L’allumette craque alors et l’odeur de souffre vient catalyser cette envie de première bouffée. Sylvain creuse les joues, aspirant doucement et par à coup afin de bien propager la flamme. Puis sa respiration s’apaise d’elle-même tandis que dans le foyer la combustion monte en température. Il ralenti le tirage. L’aspiration se fait plus longuement. La fumée se densifie dans sa bouche avant de ressortir en volutes tout autour du tuyau. Il bascule alors sa tête en arrière. Tape l’allumette qui s’éteint et la pose dans le cendrier. S’allongeant enfin dans le transat il contemple les étoiles qu’un voile à la senteur de vanille vient troubler de temps en temps. Le temps justement est alors à lui désormais. Suspendu à ses bouffées il a cessé de courir pour le prendre sur son dos. Tout le temps que durera le fumage il n’aura plus d’emprise sur lui. Une heure peut-être, un peu moins sans doute. Mais Sylvain le sait, ce temps là pour une fois lui appartient. À lui seul.

Jean Christophe Mojard

Le poète

Faut-il souffrir autant pour devenir poète

Et souffrir davantage afin de le rester

J’épuise ma plume à la mort qui me guette

Tandis que se déverse l’encre de l’encrier

Je puise dans le spleen au doux parfum d’ancolie

L’essence de ces mots qui en moi se bousculent

Toujours à la frontière de la mélancolie

Quand s’éteint la lumière et vient le crépuscule

Si j’écris sur la mort c’est pour ne pas la vivre

À chaque vers versé c’est un autre lendemain

Une page rempart une autre puis un livre

C’est un nouvel horizon et un autre chemin

Je sais très bien ô lecteur que de mon euphorie

Tu ne perçois alors que le mal en surface

Et tu sombres peu à peu dans une dysphorie

Découvrant un nouvel homme devant la glace

Jean Christophe Mojard
Alex Kurtz auteur et chroniqueur.
On va se la jouer con, finement – II – 20 mars 2020

Ce n’est pas le moment de laisser éclater une colère pure, alors privilégions l’ironie. Car un point d’interrogation plane en Damoclès au-dessus de l’état qui ne mérite pas la majuscule.
Ce n’est pas non plus le moment des procès, mais plutôt celui des combats, immobiles pour les uns, sous un feu virulent pour les autres. Tous solidaires avec les travailleurs forcés.

C’est donc au futur qu’il faut, par sagesse, se poser certaines questions, pour l’instant : qui sera responsable ? Qui devra répondre de ses choix ? Qui a fait la sourde oreille aux sirènes de la Science ? Elle, elle mérite sûrement une majuscule. Que le système de santé tienne le coup ou non, nous savons déjà qui seront les héros de l’Histoire. Et ce n’est pas une prédiction, c’est un spoiler.

Aussi, joie est de constater qu’une quelconque théorie du complot est inutile pour révéler les absurdités véritables de la gestion-communication d’une crise : seules les contradictions illuminées suffisent.
Remontons le fil du récit, car les personnages à la tête du mauvais état sont savoureux, et les dialogues exquis. Morceaux choisis.

Le 16 mars, une certaine Brigitte s’offusque dans la presse des Parisiens sur les quais. Ceux-là même – comme aux autres – à qui la consigne téméraire d’aller voter avait été farouchement rabâchée, la veille, le 15 mars. « Parce que sinon la démocratie, elle allait mourir m’vous voyez. Et sans la démocratie, nous sommes sans défense ». Pauvre démocratie, si faiblarde qu’un report d’élections l’aurait tuée ? Choupinette. Et, en plus, le résultat : elle a mal aux urnes et le second tour est reporté.

Le 14 mars, plusieurs articles de presse (plutôt proche du people loin du peuple) relatent une ambiance propice aux boutades et autres calembours dans les couloirs du pouvoir. On s’armerait d’humour pour lutter contre la morosité dans les salons dorés. On se moquerait d’un roublard appelé Édouard qui a d’habitude « le bisou facile ». Des équipes rigoleraient de leurs ministres en futur quatorzaine (Francky, le gars de la Culture, pour exemple, les salue bien). Même qui paraît que notre couple jupitérien a pris de la hauteur. Ainsi, nos énamourés préférés se charrieraient mutuellement sur le sujet virus. D’après une source abondante, au sujet de ces chamailleries maritales : « ils sont morts de rire ». Hilarant, en effet.

Le 11 mars, un type surnommé Manu ne veut renoncer à rien. Bon, soyons honnêtes, il cherche à ce moment-là, par ces mots, à lutter contre une autre maladie : le terrorisme. Mais ça sonne quand même étrangement familier :

« Nous ne renoncerons à rien», « Surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer », « Surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été », « Surtout pas à la liberté », « Surtout pas à notre esprit de résistance qui fait la République si grande, la France si forte ».

La France est peut-être forte – ça se discute – mais au présent, par l’action/l’inaction (rayer la mention aberrante) d’un gouvernement pantouflard/dangereux (ne pas rayer de mention), elle est à l’arrêt. Et il va falloir apprendre à avancer immobile, êtes-vous prêts pour cette prouesse paradoxale ? Une autre prouesse, déjà accomplie, est quant à elle en marche. Ô miracleuh des coïncidences, Ô dérision vengeuheuresse, Ô panacheuh du destin : on pourrait bientôt reprocher à un homme politique de faire ce qu’il dit.

Le 6 mars, alors que les cas graves en France se multipliaient, alors même que notre voisine italienne basculait dans une gravité absolue à en trier les morts, Manu et Brigitte étaient au théâtre « pour montrer l’exemple aux français ». La pièce qu’on jouait ce soir-là ? « Par le bout du nez », une pièce narrant les déboires d’un président de la République victime d’une démangeaison nasale, celle-ci le rendant incapable de prendre la parole en public. Tellement gênante cette envie de gratouilles que le président – celui de la pièce toujours – en viendra à demander l’aide d’un psychiatre. Véridique. Et nous, depuis notre bas confinement, nous sommes pliés.

– Hé Manu ! Tu descends ?

On en reparlera, au temps propice. Ça aussi, véridique. Rira bien qui raillera le dernier.

Portez-vous bien, ça serait dommage de se laisser tomber.

Alex Kurtz·Vendredi 20 mars 2020·

Claude Colson. Auteur

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Elsa

Les nuages noirs s’amassent, l’orage va s’abattre, mais étrangement Elsa est calme. Attentive, presque gaie, elle frotte avec un torchon, à présent rosâtre, la lame tranchante d’un hachoir de boucher.

Ça fait bien déjà une heure et demie que le vent s’est levé, chassant pour partie la chaleur accablante et immobile, insupportable, qui l’avait précédé. Là, c’est sûr, ça va tomber, mais quand ? Ça n’a pas l’air de se décider. L’attente devient insoutenable. Au fil des minutes elle grignote l’équanimité précaire à laquelle Elsa s’était forcée. Maintenant elle sent la sueur qui lui descend lentement dans le creux du dos. Une impression désagréable de froid malgré la touffeur ambiante. Plus que vingt minutes environ avant le retour de son frère ! Il faut qu’elle fasse très vite maintenant. Que tout soit remis en place, sinon…

Certes elle a seulement fait ce qu’elle avait à faire ; de ce côté-là c’est comme si tout était enfin en ordre, elle a la conscience tranquille, mais on ne sait jamais, il est tellement imprévisible. Trop prévisible, en fait.

Il ne faudrait pas qu’elle soit obligée d’agir radicalement, une fois de plus. En aurait-elle la force ? Elle en doute et préfère ne pas s’attarder à cette pensée. Du reste elle a mieux à faire. C’est comme un sentiment du devoir accompli, mais malgré cela elle tremble. Voilà le mal-être qui à nouveau s’amplifie. Vite elle referme les caisses, les traîne à grand peine jusqu’à l’appentis et les remet sous la vielle bâche, à leur place de toujours. Peut-être qu’il ne pensera pas à la questionner tout de suite à propos du vieux. Il y a même de fortes chances qu’il ait autre chose en tête ; avec ses habitudes, c’est tout à fait probable. Ça lui laissera un peu plus de temps, à Elsa. Elle pourra aviser.

Le matin encore, elle ne croyait pas qu’elle en serait capable. Et puis tout s’est enchaîné ; elle l’a fait ; même que, finalement, ça a été plus facile qu’elle le pensait. Elle n’a pas réfléchi à ses actes, s’est juste contentée d’agir mécaniquement, méthodiquement, selon le vague schéma qu’elle s’était donné pour y parvenir. Maintenant, ça y est, c’ést terminé et elle n’a rien à se reprocher. Il ne sert plus à rien d’y repenser, mais c’est plus fort qu’elle.  Ça a été très très difficile. Elle se fait violence et prend une bonne résolution : elle va se tourner vers l’avenir, il sera déjà assez compliqué à gérer. À chaque instant suffit sa peine, comme on dit, et là, ce qui s’annonçe n’est pas bien beau non plus.

« Mais je réfléchis, je réfléchis, je perds du temps ! » se dit Elsa. « Allez, secoue-toi , il faut en finir ».

Elle regarde derrière elle et constate que tout est normal. L’appentis est bien comme d’habitude. S’il y vient, ils ne verra rien qui lui donne l’occasion de s’en prendre à elle, du moins tout de suite. Il faut gagner du temps, c’est vital. L’apparence du lieu la rassure un peu. Alors qu’elle s’apprête à ressortir du réduit, un éclair puissant zèbre la noirceur du ciel ; aussitôt le tonnerre éclate et roule dans la vallée, là-bas vers Maupas, sur le Drac. Elsa a fait un bond. Les dernières heures furent éprouvantes. Elle est au bord de l’épuisement et un rien la déstabilise. Elle pourrait fondre en larmes. Il faut dire qu’elle a quelques raisons…

Vivement, elle consulte sa montre. Cette fois, c’est l’inquiétude. Dans dix-douze minutes il sera là. Il n’a pas beaucoup de qualités, mais en général il est ponctuel. S’il est en rogne, comme d’habitude, il ne l’écoutera même pas. Aucune explication ne pourra l’apaiser ; elle sait. C’est toujours comme ça. D’ailleurs pourrait-elle seulement en trouver, des explications ?

Les cris, les gifles, elle ne peut plus les supporter. Que va-t-elle faire ce coup-ci ? Ses pensées sont confuses, elle n’entrevoit aucune solution. Son coeur accélère dans sa poitrine. Elle étouffe. L’été dernier déjà elle a fugué, mais, avec le père, ils l’avaient vite retrouvée et alors ce fut le calvaire, indescriptible, et personne pour la secourir car leur maison, leur cahute plutôt, est complètement isolée dans la montagne. Tous les deux, ils l’avaient même enfermée pendant trois jours, avec quelques bouteilles d’eau du robinet pour toute nourriture. Et encore, vu son aspect, il est même plus que probale qu’ils l’avaient récupérée dans la gamelle de Dax, leur berger allemand.

Lui aussi, efflanqué, tâche de supporter son existence dans ce milieu hostile, affamé le plus souvent, les flancs labourés de coups de bâton, une sorte de canne de jonc qu’ils gardent près de la porte, à cet effet. Ils rigolent beaucoup quand ça les prend, sourds aux jappements terrorisés de Dax. Mais avec l’obstinée fidélité des bêtes il voue néanmoins une adoration sans bornes à ces maîtres qui le torturent tout leur saoul.

Ce jour-là, Elsa s’en était même voulu d’avoir diminué la maigre ration de l’animal. Heureusement il pouvait parfois s’échapper jusqu’au torrent, au prix d’une belle râclée à son retour. La plupart du temps il est à la chaîne, confiné au rôle de veilleur; parfois ils le libèrent pour mieux le maltraiter. Oui, le traitement infligé au chien n’a rien à envier à celui qu’elle subit. Et puis, la privation de nourriture et tous ces sévices-là ne sont pas les pires, il y a aussi, régulièrement, ces gestes… leurs grognements, leurs rires qu’elle voudrait tellement oublier. En vain !

Elle est déterminée : elle ne supportera plus ça. Le plus dur, ça a été de le décider. À présent, c’est lancé… Une fois dehors, elle frissonne. Une famille de brutes, sans éducation, la mère morte de cirrhose l’année précédente alors qu’elle avait tout juste quarante-trois ans, elle aussi ravalée à l’état de déchet humain ; la misère au quotidien ! En repensant à tout cela, le regard d’Elsa se voile, elle se fige. Mais bien vite sa conscience, toujours aux aguets, la prévient : tu n’as plus que quelques minutes pour effacer toute trace ; tout doit être rangé. Elle n’a pas fini de nettoyer. Le sol, ça, c’est fait, nickel,on ne voit plus rien, mais l’outil, la feuille de boucher, vite elle doit la rapporter dans l’atelier. Ne rien laisser traîner.

À la hâte, elle balance le torchon souillé dans un seau d’eau froide, la feuille avec, car elle réalise qu’elle n’a plus le temps de retourner à l’appentis. D’un coup de pied elle pousse le récipient sous le pseudo plan de travail, fait de planches grossières posées à même des parpaings. Il atterrit au milieu des épluchures qui ont débordé de la poubelle, de la poussière et des toiles d’araignées. Là ils ne surveillent pas son travail, il faudrait qu’ils se baissent, les feignasses ! De toute façon, avec ses mains usées à trimer, elle ne peut pas tout faire dans le taudis, mais parfois elle le paye cher.

Elle a poussé le seau bien loin, tout au fond. Heureusement il ne s’est pas renversé. Surtout ne pas attirer l’attention. La pluie crève soudain le ciel et s’abat à grosses gouttes qui crépitent sur le toit de tôles rouillées. L’air sent l’ozone ; Elsa fonce fermer la fenêtre. L’autre odeur, un peu fade, n’est plus qu’à peine perceptible dans la maison.

Au loin on entend les rugissements saccadés du quatre-quatre qui, laborieusement, gravit le sentier, tressautant sur les pierres menaçant de l’immobiliser dans la pente, juste au moment où un brusque et trop fort coup d’accélérateur le relance.

L’angoisse la saisit. Elle sait que cette conduite nerveuse s’explique par la rage de son frère. Il a encore dû se saouler en ville. Elle l’imagine proférer juron sur juron, impatient d’atteindre la maison pour décharger sur elle toute son agressivité, comme toujours dans ces cas-là. C’est le lot quotidien. Aujourd’hui il n’aura pas besoin de prétexte. De toute façon, ça tombe toujours sur elle ; pour un mot qui déplaît ou pour un silence, pour n’importe quoi, à vrai dire. Ce qu’elle a fait aujourd’hui sera une trop bonne occasion. Elle en est sûre, elle va encore prendre une fichue dérouillée. Elle ne sait même pas si elle en sortira vivante.

Un bref regard en arrière : le hachoir est là, invisible pour lui, mais à portée de main. La peur monte en elle. Que faire ? Où fuir ? C’est trop tard, de toute manière. Résignée, elle entend le véhicule s’arrêter près de la masure. Puis plus rien. Le silence est seulement déchiré par le tambourinement violent et incessant des rafales d’eau poussées par les bourrasques.

Coeur battant, elle prête l’oreille. Rien d’autre ne se laisse percevoir lors des brèves accalmies. Dix minutes s’écoulent ainsi. Enfin, et presque comme un soulagement, elle discerne le chuintement semi-continu de bottes qui se rapprochent, allant s’amplifiant. Il arrive. L’ivrogne s’était – c’est quasi certain – endormi brièvement, incapable de descendre du véhicule. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Instinctivement, Elsa tend la main vers le manche du couperet parisien ; c’est ainsi que l’appelait sa mère, originaire de la petite couronne. Elle doit se baisser davantage pour l’atteindre, mais elle n’en a plus le temps. Elle recule d’un mouvement brusque car, titubant, Fédéric fait déjà irruption dans la pièce en beuglant :

— Où qu’il est l’père , nom de Dieu, hein ? Qu’est-ce qui fout encore c’tabruti d’enfoiré ? Tu réponds, saleté ! Ou bien, faut-y que j’taide, tu vas voir, j’arrif  !

Un long silence fait suite à ces imprécations.

— Il… il…

Elsa tente de répondre. Elle sait pourtant qu’elle a intérêt à faire diversion, et très vite. Cependant, paralysée de terreur, elle n’y parvient pas ; les yeux écarquillés, elle fixe son frère, la bouche ouverte, n’émettant aucun son. Elle recule, perd l’équilibre, s’appuie d’une main contre le mur. Elle est coincée. Alors, de la chambre à coucher mitoyenne monte un grognement pâteux et le cliquetis de bouteilles vides qui se renversent, comme des quilles. Dix secondes après, paraissant une éternité, la porte claque contre le mur et, à demi accroché à elle, apparaît Pierrick, la petite soixantaine, hirsute, les jambes mal assurées.

— On peut pus pioncer tranquill’ ici, bordel ! Qu’esse tu veux core, fils d’andouille ? Et pis elle, qu’esse qu’elle a à nous regarder comme ça ; j’sais pas c’qui m’retient d’lui en coller une !

Le rire gras du fils lui répond, comme il s’avance, le poing levé. Elsa se recroqueville dans son coin, les yeux encore agrandis par l’effroi ; elle n’ose plus espérer. Horrifiée, elle peut à peine respirer.

Elsa a neuf ans. On lui a ordonné le matin d’écraser ­ « et proprement, vingt diu, avé l’plat d’l’outil, crénom, faut tout t’dire, spesse d’garce » ­ soixante-dix kilos de noix pour que le fils puisse aller, le lendemain matin, vendre les cerneaux sur le marché de Grenoble. Faut bien payer les litres de rouge et le gas-oil du Tout-terrain. Elle a réussi mais elle va encore se faire engueuler et tabasser, c’est sûr, car le brou de noix a sali le torchon. Elle aurait dû faire plus attention.

Le frère approche aussi, rotant, l’oeil mauvais. La joie maligne le porte. C’est l’heure ! Ça va être sa fête !

Brusquement Elsa s’enfuit et sort en courant, esquivant les deux épaves, bouscule le père au passage et met son projet en application. Arrivée au bord du sommet de la falaise, elle ne s’arrêtera pas.

Son cri se mêlera aux derniers grondements de l’orage.

Claude Colson

Nicole Buresi Agrégée de lettres. Autrice et animatrice d’ateliers d’écriture.

Pour vous sortir un moment du confinement, je me propose de vous présenter ici mon dernier roman paru aux éditions L.C. le 3 janvier dernier, Le Testament secret de Théophraste Renaudot, roman historique pour lequel une conférence est prévue à « Connaissance et Partage » pour l’après confinement, à une date encore non déterminée.

            Qui connaît Théophraste Renaudot (1586-1653) en dehors du prix littéraire qui porte son nom, et parfois de la Gazette ? Ancien étudiant à la faculté de médecine de Montpellier, ce philanthrope a pourtant mis ses compétences et sa vie entière au service de tous. Il a dû se battre avec la plus folle énergie pour les imposer et il est juste de lui rendre hommage.

Son histoire nous fait revivre un moment particulier de l’histoire de la médecine au XVIIe siècle, un moment où la faculté de Montpellier était en rivalité avec celle de Paris. Un épisode heureusement oublié aujourd’hui, mais qui rappelle combien, dans tous les domaines, les novateurs ont eu du mal à éclairer les hommes. C’était l’époque de Galilée…

Automne 1652, Théophraste Renaudot est mourant. Il prend ici la parole pour léguer son « testament spirituel » à son fils Eusèbe et à un jeune médecin venu le consulter sur le métier qu’il va exercer et lui raconte sa vie et ses combats.

À partir d’extraits du roman, entre autres, je choisis de vous présenter ici deux aspects de son œuvre, en insistant sur sa modernité :

— Sa préoccupation pour les pauvres et son refus de l’enfermement.

— Sa modernité en matière médicale.

http://www.connaissanceetpartage.net/new-blog/2020/4/21/le-testament-secret-de-thophraste-renaudot

2e partie de la présentation du roman LE TESTAMENT SECRET DE THÉOPHRASTE RENAUDOT, de Nicole Buresi.

 LA MÉDECINE CHIMIQUE ET L’ANTIMOINE

            Renaudot est un grand admirateur de Paracelse[1][i], un alchimiste atypique et rebelle, initiateur et fervent défenseur de la médecine chimique à la Renaissance. Il pensait que le corps humain est composé de sel, de soufre et de mercure et qu’il faut soigner avec les métaux : mercure, antimoine etc. Les soins que Renaudot va dispenser à Loudun, sa ville natale, comme à Paris, à partir de 1625 s’inspirent des recherches de ce médecin génial et iconoclaste, professeur à Bâle, qui osa brûler publiquement les ouvrages de Galien et Avicenne et invectiver les médecins en termes virulents ceux qui discréditaient la chimie :

            Vous êtes des imposteurs et des ignorants. Je ne vous confierais pas mon chien.

            Renaudot s’inspire aussi en cela de la médecine arabe en honneur à Montpellier dont la faculté de médecine prônait plutôt les remèdes chimiques que la saignée, les clystères et autres vomitifs recommandés par la médecine galénique en usage à Paris. Et défendait plutôt Hippocrate que Galien.

            Ayant étudié dans cette faculté, très en avance sur celle de Paris à l’époque, il est toujours resté fidèle à ses maîtres et s’est entouré, dans ses Consultations charitables, de médecins montpelliérains, eux aussi défenseurs de la médecine chimique. Il s’est ainsi fait à Paris des ennemis puissants et impitoyables dont le plus célèbre était Guy Patin, docteur régent de la faculté parisienne.

Du coup il s’est trouvé en première ligne dans la querelle célèbre appelée « guerre de l’antimoine » qui a duré cent ans : 1566-1666, et qui concerne l’utilisation de ce semi-métal, connu et utilisé dans divers domaines depuis l’Antiquité. Dans le domaine médical, le Parlement l’avait classé comme poison en 1566, et un arrêt en a interdit l’usage à cette date. Dès lors, gare aux médecins qui osent l’utiliser !

            Et Guy Patin de surenchérir :

Pour la doctrine, tout ce que les arabes ont de bon, ils l’ont pris des Grecs ; pour leurs remèdes, ils ont vécu un temps qu’il y en avait de meilleurs que du temps d’Hippocrate, mais ils en ont bien abusé, et ont introduit cette misérable pharmacie arabesque, et cette forfanterie de remèdes chauds, inutiles et superflus… Le grand abus de la médecine vient de la pluralité de remèdes inutiles, et de ce que la saignée a été négligée. Les arabes sont cause de l’un et de l’autre.

Passons sur l’ouverture d’esprit du personnage et revenons à l’antimoine. C’est un semi-métal censé purifier l’or, les animaux et les hommes. Mais la potion stibiée, proche de l’arsenic, pouvait être dangereuse. Donnée à bon escient, elle faisait ses preuves, (et remplaçait les autres purgations) : elle guérira le jeune Louis XIV en 1658, mais mal dosée, elle pouvait tuer. Paracelse l’avait déjà dit :

  tout est poison, rien n’est sans poison

            Au XVIIe siècle, Guy Patin qui rejette en bloc les nouveautés n’en voit que leur côté négatif, se plaît à traiter d’empoisonneurs tous ceux qui l’utilisent et interdit d’entrer en relation avec eux.

Plusieurs médecins, dont Théophraste Renaudot, résistent héroïquement aux attaques de ses contempteurs, ce qui lui vaudra de la part de Riolan, docteur régent parisien, le nom de « Théophraste Paracelse ». Il n’est pas le seul à être stigmatisé : Riolan n’hésitera pas à publier une longue liste de médecins qu’il accuse d’avoir empoisonné leurs malades. Quant à la faculté montpelliéraine, elle en prend pour son grade dans ses Curieuses recherches sur les escholes en médecine de Paris et de Montpellier : sur deux cents pages il la ridiculise, la juge incompétente, l’accuse de réduire la « médecine dans une charlatanerie et brigandage », « chacun faisant la médecine à sa mode, sans règle, discipline et correction ». Elle saignerait mal à propos et gaverait ses patients de substances toxiques…(S. Perez p193-194 ).

Guy Patin déclare hautement :

            La chimie n’est nullement nécessaire en médecine, et il faut avouer qu’elle fait plus de mal que de bien, vu que sous l’ombre d’éprouver des médicaments métalliques, naturellement virulents et pernicieux, avec leurs nouvelles préparations la plupart des malades ont été tués. L’antimoine seul en a plus tué que ne fait le roi de Suède en Allemagne…

Malgré tout, de hardis novateurs, persuadés de son utilité, au fil des âges sont passé outre courageusement, pas seulement à Montpellier. Avant Théophraste Renaudot, dès le 16e siècle on peut citer : De Launay (XVIe) à La Rochelle traité de baudet ; au XVIIe Joseph Du Chesne (Quercerus) qui est censuré, et Pierre Paumier qui s’est permis de donner des leçons de chimie aux apothicaires et qui a écrit : La pierre philosophale contre la doctrine d’Hippocrate, de Galien et des médecins modernes, Simeon Courteaud, Jean Chartier et surtout Turquet de Mayerne traité de fou…

            Finalement l’antimoine entrera au codex en 1638, mais ne sera véritablement reconnu qu’après la guérison « miraculeuse » de Louis XIV, en 1658. Malheureusement Théophraste est mort en 1653, après avoir été interdit d’exercer depuis plusieurs années. Il a cependant eu la satisfaction avant de mourir de voir publiée la thèse de son fils Eusèbe, L’Antimoine justifié.

EXTRAIT DU CHAPITRE XVI

Le monde semblait à Turquet riche des secrets de ces remèdes chimiques qui ne demandaient qu’à être dévoilés. Il défendait en particulier l’usage de l’antimoine dont il pouvait chaque jour constater les bienfaits, et du calomel dont il usait avec succès pour faire reculer les maladies vénériennes. Il partit ensuite pour Oxford perfectionner encore sa science et rencontra le roi Jacques 1er avant de rentrer en France où, malgré les foudres de Riolan, il devint médecin ordinaire de notre bon roi Henri.

Mais Turquet était de la religion réformée. Filleul de Théodore de Bèze, il refusa d’abjurer, lorsque l’on voulut l’y contraindre. Il n’était pas homme à céder, et comprit que l’exil valait mieux pour lui. Il trouva refuge en Angleterre, auprès du roi Jacques 1er dont il devint le premier médecin. […]

C’est à Londres que je fis sa connaissance, et c’est grâce à lui que je pus faire remettre au roi Jacques 1er mon Mémoire sur les pauvres qui, hélas, ne trouva pas d’écho à ce moment-là[…]

C’est lui aussi qui m’introduisit à l’œuvre de ce Paracelse qu’il admirait tant et qu’il contribua à faire connaître partout. Il me fit découvrir les vertus de l’antimoine

L’antimoine, on le connaissait déjà par Rhasès, célèbre médecin persan du Xe siècle, qui l’appelait athmond. Il en faisait des onguents et même des suppositoires contre les hémorragies, et le génial Avicenne l’utilisa aussi, après lui. À Montpellier, ce fut Gui de Chauliac, à la suite d’Arnaud de Villeneuve.

Ce dernier avait projeté d’en extraire un élixir de longue vie capable de rajeunir les vieillards, de fortifier les poumons, régénérer le sang et de guérir les blessures. Mais c’est Paracelse surtout qui le mettra à l’honneur. Il en connaissait les propriétés sudorifiques et purgatives et savait en extraire un remède contre le haut mal. Fervent défenseur des remèdes chimiques, il osa dire aux médecins de la Faculté :

Vous avez étudié Hippocrate, Galien, Avicenne, vous croyez tout savoir et vous ne savez encore rien. La chimie vous donne la solution de tous les problèmes de la physiologie, de la pathologie et de la thérapeutique, en dehors de la chimie, vous pataugez dans les ténèbres.

La Faculté riposta en ces termes, le 29e jour de juillet de 1566 : l’antimoine est un poison lequel doit être au rang de simples qui ont une qualité venimeuse. À cette époque, Turquet de Mayerne, cependant, continuait à le défendre, d’où la haine que les docteurs de Paris lui manifestèrent. En 1603 un décret fut pris contre sa personne et contre son œuvre. Il y était traité d’ignorant, d’homme sans aveu, en état d’ivresse et fou à lier. La Faculté chassa même de son sein des médecins qui ne partageaient pas ce jugement. En 1615, le 18 octobre, elle suppliait tous les jurys qu’ils eussent à punir très sévèrement ceux qui donneraient ces sortes de médicaments chimiques, les dispenseraient et les mettraient en vente.

Il est vrai cependant que l’on ne peut pas le prescrire de manière inconsidérée, car, comme le disait Paracelse, c’est la dose qui fait le poison. Il faut le faire de façon mesurée et réfléchie.

J’ai essayé de montrer la modernité de mon personnage. Il nous invite à la recherche de solutions à la précarité et aussi à la prudence face aux nouveaux remèdes. N’étant ni économiste ni médecin, je n’en propose aucune, je m’interroge simplement.

[1] Paracelse (1493-1541). Médecin et professeur à Bâle.

http://www.connaissanceetpartage.net/new-blog/2020/4/22/2e-partie-de-la-prsentation-du-roman-le-testament-secret-de-thophraste-renaudot-de-nicole-buresi

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